La noblesse Allemande au Tessin

Une infiltration caractéristique

Bellinzone, le 21 octobre.

Le Monte-Verità est une colline à l’ouest du bourg d’Ascona (dont environ le quart de la population est composé d’éléments de langue allemande). Du sommet de cette colline, on jouit d’une vue merveilleuse sur le bassin suisse du Lac Majeur, et même au de là, et sur la vallée du Tessin jusqu’au nord de Bellinzone; le climat y est très doux.

C’était un site idéal pour en faire une station d’étrangers; mais jusqu’ici le projet ne s’est réalisé que dans une mesure bien modeste. Le sommet de la colline, de même qu’une vasteétendue de terrain environnant, ont été achetésvers le commencement de ce siècle par un ingé-nieur belge, M. Oedenkoven, qui y fonda unecolonie de « Naturmenschen » pratiquant le ré-gime végétarier et portant des vêtements ré-duits à leur plus simple expression : des san-dales aux pieds, une paire-de pantalons coupéset cousus de la manière la plus rustique, unechemise et un drap carré avec un trou pour ypasser la tête, c’était tout l’habillement des amiset amies de M. Oedenkoven. Quelquefois, leuraccoutrement était plus sommaire encore. MlleLotte, par exemple, une blonde Berlinoise, quiappartient à une famille très distinguée de la/Capitale allemande, se passait même parmis detout habillement et se présentait sur les rochersdominant la route cantonale d’Ascona en uncostume tel que la police était obligée d’inter-venir. Parmi ces hôtes de Montc-Verità, oncomptait plus d’un détraqué; aussi la popula-tion éprouva-t-elle un vrai soulagement lors-qu’elle les vit s’en aller.

M. Oedenkoven quitta la place au cours de laguerre et sa propriété changea dès lors plu-sieurs fois de main. U y a environ trois ans,elle fut achetée par le baron von der Heydt,sujet allemand, domicilié en Hollande. Il y fit,écrit M. Colomb dans le « Démocrate », édifierun hôtel de dimensions modestes, une aubergey fut également exploitée . Au cours de l’annéecourante, des travaux assez importants y ontété exécutés, entre autres une section de laroute a été agrandie considérablement et unnouveau bâtiment avec garage pour recevoirhuit automobiles, vient d’être construit, ce quiest hors de toute proportion avec l’importancede l’hôtel. Ces travaux sont considérés commele début d’une transformation, du Monte-Verità,puisque évidemment, d’autres bâtiments devrontbientôt peupler le paysage; autrement, ni lacorrection de la route, ni le nouveau garagen’auraient leur raison, d’être.En outre, le baron von der Heydt continueà acheter de nouveaux terrains et à agrandir sapropriété, qui, actuellement déj à, dépasse les120,000 mètres carrés. Mais, sur les proje ts detransformation, comme aussi sur la destinationnouvelle du Monte-Verità, on garde le secret leplus absolu. On sait seulement que le baron vonder Heydt est très lié avec l’ex-empereur etavec l’ex-kronprinz, qui est revenu s’établir, aucours du mois de septembre dernier, à la villaRociiLbella (dans la commune de Minusio, qui,comme Ascona se trouve dans les environs deLocarno). L’ex-kronprinz a été plusieurs fois auMonte-Verità. Très souvent d’autres personna-ges de marque. Allemands eux aussi, y font leurapparition, mais sans s’y attarder. M. Strese-mann, ministre des affaires étrangères du Reich,y a passé également. Pour l’instant, le frèrecadet de l’ex-kronprinz séj ourne à l’hôtel deMonte Verità et s’efforce de se rendre popu-laire en fréquentant les auberges du pays. Ilsemble assez certain que le Monte Verità va de-venir une station très fréquentée par de hautespersonnalités de la noblesse allemande. Lesachats de terrain à Ascona par des ressortis-sants de l’Empire sont assez fréquents, et lapénétration des éléments de langue allemandey fait des progrès continuels.Cette pénétration est constatée aussi dansd’autres communes tessinoises. Ainsi, on affirmequ’à Cureglia, un petit village au nord de Lu-gano, douze famille de langue allemande se sontétablies au cours des dernières années. Il s’agitici d’agriculteurs qui, pour la plupart, possèdentdes moyens et font des achats d’immeubles etde terres pour les cultiver. Pour peu que cettepénétration continue, le Tessin aura à Curegliaune seconde commune dont la population seraen maj orité allemande.A Cureglia, comme au Monte Venta, on setrouve en présence d’une immigration d’éiê-ments allemands qui attire l’attention du pay«et commence, quoique d’aucuns en disent, à po-ser de sérieuses préoccupations.Tout à- proximité de Cureglia se trouve levillage de Ponte-Capriasca, une commune quivoit sa population diminuer dans des propor-tions extraordinaires. On n’y trouve plus dej ournaliers poti^r y exécuter les- travaux agri-coles : en six ans, on y a célébré un seul ma-riage et deux baptêmes.D’une part, on assiste donc à une pénétrationallemande croissante, et, d’autre part, on cons-tate un recul formidable de la population indi-gène. Ce fait ne pourra être contesté par per-sonne ; malheureusement, si l’on devait conti-nuer dans des conditions pareilles, des inconvé-nients, voire même des dangers, ne manquerontpas de surgir et l’on voit d’emblée de quellenature sont ces dangers.Mais s’il est assez facile de signaler cette si-tuation, les moyens d’y remédier demeurent unproblème presque insoluble. Pourtant, un exa-men approfondi s’impose ; ce serait une grandeerreur que de fermer les yeujc et de laisserfaire.

Emile Colombi