Que se passe-t-il au Monte Verita?

On écrit du Tessin à la “Nouvelle Gazette de Zurich”: “L’assaut contre Morcote ayant été repoussé, c’est aujourd’hui Ascona qui fait parler d’elle, pour la seconde fois d’ailleurs, et toujours à propos du Monte Verita, le magnifique belvédère qui domine la bourgade . Toute cette colline si vaste est en voie de passer dans les mains d’Allemands; non seulement l’ancienne colonie des “hommes à l’état de nature”, avec l’hôtel construit postérieurement et les petites dépendances environnantes , mais encore les terrains à l’entour, qui sont vendus parcelle par parcelle. Un baron allemand, M. Edouard von der Heydt, jette des centaines de milliers de francs suisses afin de s’assurer — ou d’assurer à d’autres — l’ensemble de cet admirable paradis. Par cet automne ensoleillé, on pouvait voir tout le jour le baron et son capitaine de cavalerie déambuler dans le costume le plus léger, si bien que les non-initiés croyaient revoir les “hommes à l’état de nature” qui avaient élu domicile il y a une vingtaine d’années.

“L’hôtel , fréquenté l’an dernier encore par de nombreux clients suisses, est aujourd’hui le quartier général du baron allemand. L’on voit s’élever un nouveau bâtiment, fort vaste, où six automobiles trouveront place. On ne peut pas se représenter cette oasis de tranquillité, — il y a une année encore à lécart des autos et de la poussière et fréquentée uniquement par des gens à la recherche de repos, — dans sa transformation actuelle. En bas, dans la bourgade des pêcheurs, le “Montmartre” de la Suisse, l’on voit un groupe d’artistes impécunieux; et là-haut sur la montagne qui domine le lac, et d’où l’on voit jusqu’en Italie, surgit un “Club Monte Verita”, réservé à la haute noblesse allemande et aux barons de l’industrie. On sait d’autre part que le baron von der Heydt est un ami des Hohenzollern. L’ex-kronprinz habite actuellement la villa Rocabella près Locarno, et un autre prince Hohenzollern a été vu récement à l’hôtel Monte Verita.

“Bientôt ce paysage paisible sera zébré par les brillantes autos de luxe de la haute société allemande, qui donneront au paysage un autre caractère et écarteront de ces lieux le Suisse plus modeste. Une nouvelle conquête par le capital étranger, qui ne sera certainement pas accueillie avec enthousiasme par les Tessinois et les amis du Tessin.

Chacun sait que ce baron est un homme de paille de Guillaume II. Ainsi l’on ose aujourd’hui, dans la presse suisse, parler en toute liberté de vastes achats de terres tessinoises par de nobles allemands. En juin encore, quand on s’aventurait à dire un mot de ce sujet, l’on se faisait clouer au pilori. Tout change décidément. Un des plus violents calomniateurs du Tessin, M. Kalberer lui-même, n’en mène plus large. Au sujet de ce personnage, on lit dans le “Popolo e Liberta”: “La presse suisse considère l’opuscule de M . Kalberer comme un acte de vengeance, ce qui est toucher dans le noir. K n’a pas pardonné au gouvernement tessinois de lui avoir demandé des comptes pour ses calomnies des autorités tessinoises; il ne lui a pas pardonné d’avoir été obligé de verser une indemnité à une association zuricoise qui avait intenté contre lui une plainte pour escroquerie.”

Ce diffamateur du Tessin est un trop grand habitué des tribunaux pour faire désormais la moindre impression . L’horizon s’éclaircit un peu.

La Sentinelle (La Chaux-de-Fonds), 42. Jahrg., 30. Oktober 1926, Nr. 251, S. 1. Online